Le journal d’un vieil homme : adaptation de Tchekhov par Bernard Émond

Mot du réalisateur Bernard Émond, extrait du dossier de presse du film « Le journal d’un vieil  homme »

LE RÉCIT

Il y a des années que je veux adapter Une banale histoire d’Anton Tchekhov. Ce récit, qui date de 1889, est un de ses plus beaux. Pour moi, tout Tchekhov est là : sa compassion, son ironie, sa mélancolie et l’attention pleine de sollicitude qu’il porte aux mouvements de l’âme de ses personnages.

C’est un sombre constat que celui de notre impuissance devant le malheur de ceux qu’on aime, et pourtant le récit nous laisse avec le sentiment que l’amour et la tendresse ne sont jamais perdus. Quelque chose de très doux subsiste à la fin de cette amère histoire : nous passons, nous ne faisons que passer et c’est peut-être en vain, mais l’amour lui-même n’est jamais vain, même s’il ne peut pas tout. Voilà pourquoi la dernière phrase de Nicolas : « Adieu, mon incomparable », est si déchirante. Elle nous laisse seuls avec cette question, peut-être la seule qui compte : « au fond, qu’est-ce qui importe vraiment? »

L’ADAPTATION

Pourquoi prendre le risque du cinéma? Le récit existe, bien à l’abri des déformations entre les couvertures des livres, et n’importe qui peut avoir accès au texte intact pour peu que l’envie lui en prenne. Alors pourquoi adapter ce texte?

Par amour. Par amour de Tchekhov ; par amour à la fois de la littérature et du cinéma ; parce que je ne connais rien de plus juste sur la nécessité et les limites de la compassion, sur le vieillissement et l’angoisse de la mort ; parce que ce texte est aussi vivant que s’il avait été écrit hier. C’est pourquoi j’ai choisi de me tenir le plus près possible de ce qui m’apparaît comme le cœur du récit : le lien antre Nicolas et Katia, et pourquoi la narration de Nicolas ne s’éloigne guère du texte de Tchekhov. J’espère ne pas l’avoir trahi.

LES ACTEURS

« Les gens dînent, ils ne font que dîner et pendant ce temps s’édifie leur bonheur ou se défait leur existence tout entière. » Paul Savoie et Marie Eve Pelletier, les acteurs principaux du film, se sont imprégnés de cette maxime tchékhovienne. Tout au long des répétitions, ils ont cherché le maximum de vérité dans le minimum d’encombrement. Il m’arrive de louer un acteur ou une actrice de cinéma que j’admire en disant : il (ou elle) ne fait rien. Mais ce rien ne s’acquiert qu’au prix d’un long travail, d’une compréhension profonde du texte, et d’un métier sans faute. Mes acteurs ne m’en voudront pas si je dis que dans notre film, assis sur un divan ou face à un lac, « ils causent, ils ne font que causer, et pendant ce temps se défait leur existence tout entière ».

LA MUSIQUE

J’aime les quatuors de Chostakovitch et leur gravité, leur profondeur, en même temps que leur liberté. Dans toute l’œuvre du compositeur, les quatuors sont ce qu’il y a de plus intime. Leurs mouvements lents me bouleversent. Pour moi, peu de compositeurs ont aussi bien « parlé », si je puis dire, de la perte et de la mort. La mort est bien entendu le sujet du récit de Tchekhov, et la musique de Chostakovitch est extraordinairement proche de la douleur et de la mélancolie qu’il exprime. Il y a d’ailleurs, chez Chostakovitch, le même alliage de compassion et d’ironie qui me touche tant chez Tchekhov. Il n’est pas étonnant que Tchekhov ait été l’écrivain préféré de Chostakovitch.

Bernard Émond

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